08 avril 2026
Ludwig Klages, penseur antimoderne ?

La parution d’un court et stimulant essai consacré à Ludwig Klages (1872-1956), penseur allemand méconnu dans l’aire francophone, fondateur de la graphologie scientifique , est l’occasion de se pencher sur un parcours philosophique totalement à rebours.
Né à Hanovre, Klages étudie aux universités de Leipzig, Hanovre et Munich, où il s’établira avant de quitter l’Allemagne pour la Suisse en 1915. A Munich, il fréquente aussi un cercle d’artistes, celui des Cosmiques, dans le sillage du poète Stefan Georg. Lecteur de Nietzsche et de Bachofen comme des Romantiques allemands, Klages développe une pensée vitaliste et écologiste où il développe une critique en profondeur du rationalisme cartésien ainsi que de la décadence moderne, prélude selon lui à la disparition de toute vie ; il crée aussi les bases de la graphologie et de la caractériologie universitaires, domaines restés jusqu’alors peu scientifiques, ce qui lui vaudra le Prix Goethe. Malgré son prestige en Allemagne, Klages fut critiqué par le nouveau régime, surtout par l’entourage de Rosenberg. Le groupe de travail sur la recherche biocentrique, fondé à Leipzig par un disciple, fut fermé sur ordre. Sa condamnation argumentée du Léviathan ne pouvait que déplaire aux tenants d’un système où prévalait l’état-parti niveleur.
Des esprits aussi indépendants que Hermann Hesse, Max Weber et Walter Benjamin ont dit leur dette à l’égard d’un homme hypersensible au caractère aussi tourmenté que complexe, critiquable certes, mais intempestif, inclassable.
Pour citer François Plat Colonna, « Klages dénonce la destruction des espèces animales et végétales, la standardisation du monde, l’urbanisation, la destruction des traditions, des coutumes, des chants populaires et des peuples enracinés. »
Christopher Gérard
François Plat Colonna, Ludwig Klages. Une philosophie biocentrique, Nouvelle Librairie, 98 pages.

Entretien avec François Plat Colonna
Qui êtes-vous ? Votre parcours ?
Je suis diplômé d’un master d’histoire de la philosophie et de métaphysique à l’université d’Aix-Marseille. Mes travaux portent principalement sur la philosophie de Nietzsche, de Herder et de Ludwig Klages, mais aussi sur l’œuvre de Céline et d’Albert Cossery, ainsi que sur le conflit opposant les idées modernes aux idées antimodernes. J’ai publié cette année Vivre sur les cimes. Le sens de la Terre dans la philosophie de Nietzsche aux Éditions du Royaume et Ludwig Klages. Une philosophie biocentrique aux Éditions de La nouvelle librairie.
Pourquoi s'intéresser à Klages en 2025 ?
C’est dans le cadre de mon étude sur le conflit entre les modernes et les antimodernes que je me suis intéressé aux différentes oppositions à la pensée du progrès, et que j’ai choisi de consacrer une part importante de mes recherches à la pensée de Klages, aujourd’hui assez méconnue en France.
En tant qu’il représente, selon moi, l’un des sommets de l’antimodernité philosophique, Klages est d’abord intéressant par la radicalité de ses critiques à l’encontre des idées modernes, qu’il s’agisse du réductionnisme mathématique, de l’idéalisation de la raison ou encore de l’idée de progrès. Il comprend ainsi le processus de mathématisation du monde comme un appauvrissement constant de l’expérience vécue, ne rendant compte que de l’aspect le plus superficiel et le plus insignifiant de la réalité : « Telle est la particularité d’une vision mécaniste du monde, elle connaît certes le mouvement calculable, et voit tout l’univers sous la figure d’une machine en tumulte permanent ; mais seulement parce qu’elle a perdu toute relation au véritable événement qui s’y déroule », écrit-il dans L’Esprit comme adversaire de l’âme.
Klages s’en prend également à l’optimisme rationaliste propre aux idées modernes, en mettant en avant l’inconscience nécessaire de toute expérience — il est d’ailleurs le premier théoricien du « ça » — et l’impossibilité pour la raison de comprendre ou de saisir la réalité. Lorsqu’il affirme, dans L’Esprit comme adversaire de l’âme, l’inexistence de « toute vérité en soi » et considère les hommes comme « des manifestations éphémères de l’événement incompréhensible », il annonce en quelque sorte l’influence qu’il exercera plus tard sur Cioran.
Pour préciser ce qu’il entend par l’incompréhensibilité du réel, on peut penser à une fable rapportée par le philosophe Lie Tseu, racontant l’histoire d’enfants jouant avec des mouettes sur une grève. Le soir, rentrés chez eux, les enfants en parlent à leur père, qui leur conseille d’en profiter pour les attraper. Mais lorsqu’ils reviennent le lendemain avec ce projet en tête, les mouettes s’envolent et restent hors de portée. Lie Tseu en conclut que « le discours parfait est sans paroles, l’acte parfait est de ne pas agir », et surtout que « ce que tous les sages savent est peu profond ». Pour Klages, la réalité est semblable à ces mouettes : elle se dérobe toujours lorsque l’on cherche à la saisir ou à la comprendre. « L’expérience vécue s’éteint dans l’acte réflexif, l’acte réflexif est sans vécu. » Chosifier, conceptualiser, quantifier, ontifier sont autant de manières, pour l’Esprit, de tuer la réalité du monde, de l’appauvrir, de lui ôter son âme ou sa corporéité. Il n’en reste alors qu’une matière morte et pétrifiée. L’Esprit arrache « au flux du devenir des contenus d’expérience » et les transperce « d’un point projeté comme un clou, les fixant pour toujours sur la surface sans lieu des objets de pensée ».
Klages a également critiqué l’idée de progrès, mythe moderne s’il en est, en comprenant l’histoire de l’humanité comme celle d’une progressive séparation entre l’homme historique et la nature, comme la victoire de l’Esprit — entité étrangère au cosmos — cherchant à désanimer la corporéité du monde et à désincarner les âmes. Ici, la critique du progrès accompagne la critique de l’idéalisation de la raison : l’Esprit n’est plus la faculté ou l’agent permettant l’amélioration de l’homme, des sociétés et du monde, comme chez les modernes, mais un vampire s’abreuvant du sang de la vie, parasitant l’humanité et l’entraînant dans une folie destructrice profanant la nature et la vie dans leur totalité. « Le chemin de ‘l’histoire universelle’ est en effet, comme le voulait Hegel, le développement de soi de l’Esprit absolu — mais en opposition destructrice au vivant, et avec pour issue prévisible l’anéantissement de celui-ci. »
Ce philosophe me paraît donc intéressant non seulement par sa critique des idées modernes, mais aussi par le travail généalogique qu’il opère sur celles-ci. Puisque l’histoire représente pour Klages la victoire progressive de l’Esprit sur la vitalité, remonter aux sources des idées modernes revient à retrouver les racines de cette prise de pouvoir. Klages les situe à l’aube de la philosophie, chez les Éléates, lorsque Parménide identifie la pensée et la réalité, et lorsque Parménide et Zénon nient le devenir et le mouvement. À l’inverse, pour Klages, la réalité est le fleuve héraclitéen : il n’y a là aucun être, aucune stabilité, mais une transformation perpétuelle. L’impossibilité pour l’Esprit de saisir le devenir, sa tendance nécessaire à la réification, montre seulement qu’il est étranger au cosmos — non que le mouvement et le devenir seraient dépourvus de réalité. En faisant de l’Être la réalité essentielle et en niant le mouvement, les Éléates annoncent la prise de pouvoir de l’Esprit sur le monde et son hostilité à son égard. Toute la pensée occidentale sera ainsi placée sous le signe de la substitution de la réalité du devenir par l’Être, de la négation de l’apparition au profit des idées ou des faits.
L’histoire de la philosophie est alors analysée sous le prisme de cette vision biocentrique : elle permet de suivre l’épopée meurtrière de l’Esprit à travers les siècles et de comprendre, par exemple, en quoi le kantisme peut être héritier de Parménide ou en quoi le christianisme peut être considéré comme l’une des sources de l’idée de progrès.
Il faut noter également l’importance de la notion de phénomène et d’apparition chez Klages. Du fait qu’il conçoit l’Esprit comme une force étrangère à la vie, Klages considère que l’accès à la réalité se fait par l’Âme et par le Corps, et développe une approche phénoménologique extrêmement fine, notamment dans son œuvre majeure L’Esprit comme adversaire de l’âme. Loin de l’idéalisme ou de la croyance aux faits objectifs, Klages cherche à fuir les noumènes et à revenir aux phénomènes, au monde des apparitions. « L’image qui frappe les sens : cela, et rien d’autre, est le sens du monde. » écrit-il dans Rythmes et runes.
Klages me paraît toutefois intéressant aussi en ce qu’il met en lumière les limites de l’antimodernité philosophique : la critique nécessaire des prétentions de la raison peut sombrer dans une forme d’irrationalisme mystique, et la critique d’un sens de l’histoire linéaire et mélioratif peut devenir fatalisme décliniste — jusqu’au souhait de la disparition de l’humanité. Cela se perçoit lorsqu’il dédaigne les apports de la quantification scientifique, lorsqu’il privilégie les discours poétique, mythique, symbolique et même magique, et dévalue le discours scientifique. Sa critique du progrès semble pourtant pertinente lorsqu’il met en lumière les ravages de la technique sur le vivant, le manque d’âme que nous pouvons ressentir face aux villes modernes ou aux productions industrielles en série, lorsqu’il montre les méfaits d’une volonté de puissance devenue volonté de destruction et hostilité au vivant. Cependant, sa vision n’offre aucune possibilité de sortir de cette spirale mortifère : il prône un combat pour défendre la vie face à la civilisation, mais affirme savoir ce combat déjà perdu : « Le processus du malheur est ainsi devenu irréversible. […] Les uns se rendent sans résistance ; les autres, par amour de la vie, deviennent des combattants pour la grandeur tragique de la vie et se trouvent ainsi, [...] en toute conscience, dans une position perdue d'avance. » Les hommes ont, par leur furie destructrice, fait fuir les âmes élémentaires, et désormais le seul destin de l’humanité est l’automatisation — la robotisation de l’homme — ou bien son autodestruction. Et, compte tenu des méfaits engendrés par l’humanité historique, Klages en vient parfois à souhaiter que cette fin soit la plus rapide possible afin que cette orgie sanglante cesse et que « l’humanité, capable d’accomplir de telles abominations, sombre, s’abrutisse, périsse le plus vite possible, afin que —la fureur des forêts […] rugisse à nouveau. » Ainsi, par cet irrationalisme mystique et ce fatalisme décliniste, Klages ne nous montre pas seulement les écueils des idées modernes, mais aussi ceux des idées antimodernes, et nous pousse peut-être à envisager la nécessité d’un dépassement de cette opposition binaire.
Par ailleurs, de par les thèses qu’il défend dès 1913, Klages peut être considéré comme l’un des pères de l’écologie profonde : une écologie radicalement technophobe et résolument anti-anthropocentrique, qui ne peut que résonner avec les préoccupations de nombreux contemporains.
Enfin, il me paraît important de s’intéresser à Klages en raison de l’influence considérable qu’il a exercée. Il a été lu et reconnu comme un penseur majeur par des figures telles que Hermann Hesse, Emil Cioran, Gustave Thibon, Louis-Ferdinand Céline, Robert Musil, Walter F. Otto ou encore Ernst Cassirer. Il a également forgé le concept de « logocentrisme », repris plus tard par Derrida et Judith Butler, et peut être considéré comme un précurseur de la Nouvelle phénoménologie développée par Hermann Schmitz, qui se présente lui-même comme un « héritier » de Klages et parle de lui comme d’un « pionnier intellectuel » et de son « plus proche parent spirituel ».

Les grandes lignes de sa pensée ?
Pour le décrire, Ernest Seillière dit de Klages qu’il est le « philosophe du romantisme intégral ». Quant à lui, Richard Falter écrit que « L'intention fondamentale et uniforme de la vie et de l'œuvre de Klages est la défense de la plénitude de la vie contre le "souffle empoisonné de la civilisation" sous toutes ses formes, du rationalisme au capitalisme, en passant par la massification de l'homme dans l'État moderne. ».
Pour en présenter les grandes lignes, il faut rappeler que Klages, en plus de la philosophie, s’est aussi beaucoup intéressé à la psychologie. Or, pour lui, tout psychologue se doit de se faire métaphysicien et d’assumer une conception métaphysique. Celle qui lui semble la plus profonde relativement à la personne humaine est celle qui affirme sa tripartition : thèse qui constitue, selon lui, la plus grande découverte des Grecs. L’homme est à la fois constitué d’un corps, d’une âme et d’un esprit. Klages accepte donc cette conception, mais, contrairement à une longue tradition qui voyait l’Esprit comme l’étage supérieur de la personne humaine, il le considère comme étranger au cosmos. En cela, il radicalise la critique de la raison formulée par les antimodernes au moins depuis Pascal, et reprend également la critique menée par les penseurs du devenir, tels Nietzsche ou Bergson, qui affirmaient l’impossibilité pour la pensée de rendre compte d’un réel en constante mutation. Il conclut ainsi au caractère acosmique de l’Esprit.
L’Esprit n’est pas seulement acosmique, il est, pour Klages, une force hostile à la vie. Il se présente d’abord comme faculté réflexive, celle qui transforme la réalité du devenir en choses, en idées, en concepts, en faits, en nombres et en calculs d’une construction théorique mécanique. Il se présente ensuite comme volonté, et surtout comme volonté de puissance, détournant la vitalité des instincts humains au profit de ses intérêts destructeurs : à ce titre, la chosification du monde et sa mécanisation servent ensuite à le posséder, à l’asservir et à le détruire.
Pourtant, l’homme n’est pas qu’Esprit — sans quoi il ne pourrait pas vivre : il est aussi âme et corps, et en cela il est similaire à toute réalité cosmique. Toute réalité, pour Klages, est polaire ; elle se compose de deux pôles qu’on ne peut interchanger et qui ne peuvent se passer l’un de l’autre. C’est le cas, par exemple, du temps et de l’espace, du magnétisme positif et négatif, du féminin et du masculin, du jour et de la nuit, de l’âme réceptive et de la réalité agissante, du tellurique et du sidéral, ou encore, écrit Klages, du Chaos et de Wotan. L’âme représente le sens de la réalité, quand le corps en est l’image, l’apparition.
La réalité dans sa totalité est donc vivante et animée. C’est un monde panthéiste qui s’ouvre à l’homme dès lors qu’il abandonne, selon Klages, la vision objectiviste et quantifiante propre à l’Esprit. Cette réalité des images est cependant insaisissable par essence : seuls l’âme et le corps peuvent l’éprouver. Le processus par lequel une âme réceptive entre en contact avec une puissance agissante est ce que Klages nomme l’expérience vécue. La vie dans sa totalité est un flux continu et indivisible d’expérience, par lequel la totalité de ce qui devient est totalement unie, comme chaque goutte de l’océan est unie à toutes les autres. Là où l’Esprit introduit toujours de nouvelles séparations dans la vitalité — entre sujet et objet, entre l’objet et ses propriétés, entre le temps et l’espace, etc. — l’âme, au contraire, dans la contemplation, expérimente l’union avec la réalité du monde. Plus cette contemplation est profonde, plus elle tend à provoquer l’extase : une forme de dissolution du sujet dans le flux torrentiel de la réalité des images. Lorsqu’on voudra traduire de telles expériences, seule la pensée magique, symbolique et poétique — dédaignant le rapport substrat/propriétés, le principe d’identité et de causalité, comme le temps objectif — pourra en rendre compte. Ce langage ne peut pas comprendre ou saisir cette expérience, mais seulement l’indiquer et la rappeler à ceux qui auront vécu une expérience similaire. Il sert non pas la pensée compréhensive, mais la pensée indicative ; et celle-ci repose avant tout sur l’expérience vécue.

Si ces extases contemplatives, avec la prise de pouvoir sans cesse plus grande de l’Esprit sur la vie, se font de plus en plus rares, au contraire à l’aube de l’humanité, avant que Prométhée ne fasse aux hommes le « fatal don de la conscience », l’homme originel vivait dans un monde de puissances agissantes, de dieux et de démons : un monde d’extase contemplative, tourné à la fois vers le lointain du passé et le lointain de l’horizon. L’art et la culture qu’il produisait vibraient au rythme des éléments. C’est un âge, selon Klages, tourné vers les divinités chthoniennes, telluriques et féminines. L’homme originel, dépourvu d’Esprit, ne cherche pas à comprendre les puissances agissantes ; il sait qu’en les nommant, il peut les indiquer à ceux qui ont déjà subi leur action et, par là, les rappeler à leur mémoire. La signification du nom, ou l’âme du mot — pour reprendre l’image de Klages — est ce qui agit dans ce processus. Le langage de l’homme originel est à la fois magique, expérientiel et symbolique. Il se veut être « représentation sonore d’unités de signification » et même plus encore le « miroir sonore des caractères apparents ». Le nom et la signification forment encore, pour l’homme originel, « un tout bipolaire ». Ce langage est « la langue des éléments », un « chant parlé rythmique ». Le langage du « vrai poète » est, pour Klages, celui qui ressemble le plus à ce langage originaire. La vraie poésie exprime l’âme et non l’esprit, les images et non les choses, l’événement et non le fait. « Le véritable artiste ne trafique pas avec des fictions », écrit Klages dans Rythmes et runes. « Les puissances démoniques qu’il chante, dit ou façonne sont là. » Dans cette même œuvre, on lit encore que « L’expérience poétique est l’expérience magique du langage. » Aussi comprenons-nous pourquoi, selon Klages, la décadence se traduit également par la disparition progressive de l’art et de la poésie, l’expérience vécue s’effaçant toujours plus devant les fantômes de l’objectivité.
L’histoire de l’humanité est donc celle du déclin de cette humanité sous le joug de l’Esprit. Celui-ci s’observe dans la substitution des idées ou des choses aux images, des faits aux événements et à l’expérience vécue, de la connexion à la totalité aux relations objectives, de la mesure au rythme. Il s’observe encore dans les assauts menés par le christianisme contre la chair et les sens, dans des morales contraignant toujours les instincts, annihilant la vitalité en l’homme. Enfin, on le voit à l’œuvre à partir de la Renaissance, lorsque l’homme se tourne vers le monde, le quantifie et le mécanise par la science objectiviste et la mentalité capitaliste, puis l’asservit et le détruit par la technique. L’homme qui vient alors sera devenu le parfait serviteur de « Mammon-Léviathan » et des machines, coupé de son âme et de son corps, de la rythmicité du vivant, mû uniquement par des intérêts et non plus par des instincts ou des puissances agissantes.
Peut-on parler de vitalisme ?
On peut en effet considérer le biocentrisme de Klages comme une forme de vitalisme radical. La vie, pour lui, est partout : dans l’homme, l’animal, la plante, mais aussi dans la rivière, la forêt, le paysage ou l’étoile. Klages fait ainsi de la vie à la fois la réalité essentielle et la valeur suprême, et cherche à la défendre, dans ses œuvres, contre les assauts de la raison et de ses concepts, contre la technique mortifère et uniformisante, contre un État toujours plus puissant s’imposant aux attachements symbiotiques et tribaux, et enfin contre une morale cherchant à contraindre l’instinctualité originelle de l’homme.
Pour comprendre son rapport vitaliste au monde et aux valeurs, il est particulièrement éclairant d’examiner la critique de l’éthique qu’il formule dans sa Lettre sur l’éthique, publiée en 1918. Klages y comprend l’éthique comme une volonté d’empêcher la libre expression de l’instinctualité humaine, et donc comme une hostilité à la vitalité elle-même : une volonté de contraindre, voire d’annihiler la vie, au profit de l’Esprit sanctifié. À l’éthique traditionnelle, il oppose une table des valeurs biocentriques, remplaçant l’idée de péché par celle d’offense contre la vie : « Tout comme le philosophe de l'esprit considère tout ce qui nie l'esprit comme un “péché”, le philosophe de la vie considère comme une offense tout ce qui nie la vie. »
Dans cette perspective, Klages rejette une morale fondée sur la culpabilisation ou la normalisation des conduites, et affirme au contraire « une attitude positive et bienveillante envers la vie ». Tel doit être, selon lui, le véritable principe de toute éducation, et non l’apprentissage de principes moraux visant à « améliorer » celui qui les reçoit. De même que celui qui plante un arbre ne cherche pas à l’améliorer, mais à prendre soin de son âme — dans laquelle Klages, inspiré par Carus, voit la source de la vitalité — en lui apportant ce qui lui est nécessaire, l’éducateur doit nourrir l’âme de l’enfant plutôt que d’inhiber sa vitalité. Cette « nourriture de l’âme », ce qui favorise son émerveillement et son épanouissement, se trouve dans l’amour, l’exemple des héros, la poésie, les paysages et la beauté.
De manière analogue, dans L’Homme et la Terre, Klages affirme que seule une « conversion intérieure et sincère » des hommes pourrait entraver ce qui semble être une destinée inéluctable. Cette conversion devrait s’opérer en faveur de la « vénération de la Vie » : « Ce n’est que si cet amour réapparaissait au sein de l’humanité que les blessures que lui a infligé un esprit matricide pourraient cicatriser. »
Ainsi, bien que Klages considère le combat contre la civilisation comme perdu d’avance, il propose néanmoins une attitude face au vivant, une manière d’envisager l’existence, et ce vitalisme possède un réel aspect pratique. Rohkrämer le souligne : « Son œuvre peut tout à fait être lue comme un plaidoyer en faveur d'un autre mode de vie : un amour croissant pour la vie pourrait conduire à une modération de la volonté de puissance et de domination. »
En résumé, en ce qu’il fait de la vie la valeur suprême et la réalité essentielle, qu’il cherche à la protéger contre les assauts de l’homme historique et de sa volonté de puissance, qu’il considère toute destruction du vivant comme une destruction des âmes du monde, et qu’il met en avant une morale biocentrique visant l’épanouissement, la protection et même la vénération du vivant, on peut bien dire que Klages défend une forme de vitalisme radical.
Sur le plan métaphysique, où le situer ? Sa position par rapport au christianisme ?
La conception métaphysique de Klages est celle que nous avons déjà entrevue : une métaphysique qui conçoit toute réalité comme structurée par des bipolarités cosmiques, parmi lesquelles les plus importantes sont l’âme et le corps, le temps et l’espace, le tellurique et le sidéral, le centre et le cercle, le proche et le lointain, le présent et le passé. L’homme historique, quant à lui, est tripartite. Son corps correspond à l’aspect matériel du monde et à son apparition ; il lui donne accès à la corporéité du monde par le sentir. Son âme est son principe vital, ce par quoi il peut contempler les images du monde, mais aussi sa signification profonde que peut expérimenter une autre âme réceptive. Cette métaphysique conçoit la réalité comme un flux d’images vivantes en constante transformation, dans lequel rien ne se répète jamais. Il s’agit d’une réalité d’âmes, toutes liées entre elles par le processus de l’expérience vécue, dans lequel chaque essence est reliée à la totalité du cosmos et du passé.
À certains égards, la vision de Klages peut également être qualifiée de « néopaïenne ». L’âge d’or, ou l’âge de l’homme originel, correspond chez lui aux paganismes décrits par le mythologue Johann Jakob Bachofen. Ces communautés étaient, selon Klages, des communautés symbiotiques, reliées à un centre métaphysique, organisées de manière matriarcale et gynécocratique. La nature, peuplée de dieux et de démons, y est crainte, respectée et vénérée. La contemplation du lointain oriente ces hommes vers le passé, les âmes des morts étant encore perçues comme agissantes. On y trouve également une « mystique du sang », inspirée des thèses d’Alfred Schuler, selon laquelle le sang est ce par quoi l’homme participe le plus intensément à la totalité cosmique. Ces paganismes sont centrés sur des divinités telluriques, chthoniennes et féminines, attachées aux symboles de la Terre, de la matière, de l’eau et des plantes.
La lutte des divinités solaires et ouraniennes contre les Titans et les divinités chthoniennes — les exploits d’Héraclès ou Apollon tuant le Python — symbolise, pour Klages, la victoire du patriarcat propre à l’Esprit sur le matriarcat des Pélasges.
Le christianisme constitue, selon lui, la continuation et l’achèvement de ce processus. Avec lui, l’humanité entre véritablement dans ce que Klages nomme la phase héracléenne, celle qui conduit à la destruction de la vie qu’il observe au début du XXᵉ siècle. Yahvé, le Dieu Père, remplace la Magna Mater. Il est le Dieu qui crée le monde par un ordre de sa volonté, qui impose partout sa loi, enjoint l’homme à dominer la planète et introduit ainsi, selon Klages, une mégalomanie anthropocentriste dans l’histoire humaine.
Le christianisme lutte contre les images et les symboles, qu’il qualifie d’idoles. Il détourne l’homme du passé pour le river à une rédemption future, calomnie la nature et les dieux qui l’habitaient, désenchante le monde et ouvre la voie à l’idée de progrès. Il introduit la notion de péché afin de culpabiliser les hommes, qui deviennent alors, sous son joug, ce que Céline appelait des « auto-analyseurs introspecteurs farfouilleux », livrés à des « ratiocinages dénigrants ». Il condamne les tentations de la chair et des sens, prône la flagellation et la contrition.
Dans l’ascétisme mortifère que les plus zélés s’infligent, Klages voit la soumission de la vie au Seigneur-Volonté et l’hostilité à la vie propre à l’Esprit. Le christianisme représente ainsi, pour lui, la haine du monde et de la vie hypostasiée. Dans sa furie de conversion, il aurait, selon Klages, « exterminé ou asservi tous les peuples de la Terre ». On lit ainsi dans son ouvrage consacré aux apports de Nietzsche à la psychologie : « Si nous évaluons, selon le mot biblique “Vous les reconnaîtrez à leurs fruits”, l’essence du christianisme par les actes de la chrétienté […], nous devons admettre qu’aucune religion n’a jamais été plus sanglante sur Terre […] ». Même en son propre sein, il suscite des hérésies qu’il noie dans le sang, « car les sacrifices de sang ne doivent jamais se reposer ».
Klages va jusqu’à émettre l’hypothèse selon laquelle le Dieu chrétien aurait pour origine Moloch, ce dieu dont le docteur Sendt, dans un roman de Reventlow mettant en scène la Ronde cosmique, dit qu’il est « un dieu fort désagréable, qui se nourrissait de petits enfants et dévorait par conséquent ce qui est vivant et porteur d’espérance ». Dès lors, continue-t-il, pour la Ronde cosmique « Molochitique signifie […] tout ce qui est hostile à la vie, destructeur de la vie — en bref, l’opposé du cosmique ». L’identité d’essence entre le Dieu chrétien, Moloch et l’Esprit expliquerait ainsi l’appétence pour le meurtre et la destruction de la vie que Klages voit à l’œuvre dans le christianisme.
Nous le voyons : la critique klagésienne du christianisme est sans doute l’une des plus radicales de toute l’histoire de la pensée occidentale. Il est toutefois possible de noter certains rapprochements inattendus entre Klages et des penseurs chrétiens.
Pascal, par exemple, imagine dans les Pensées ce qui se produirait si les membres du corps étaient dotés d’une intelligence semblable à la nôtre : ils chercheraient à retenir la nourriture pour eux-mêmes, deviendraient « injustes et misérables », et se haïraient plutôt que de s’aimer, alors même que leur béatitude consisterait à consentir à la conduite de l’âme entière à laquelle ils appartiennent. On voit ici comment l’intelligence — le Geist — introduit la discorde dans une harmonie inconsciente, et comment, avec l’introduction du péché originel, l’homme naît dans le « désordre et le malheur ».
On peut également penser aux descriptions de l’état édénique chez Dostoïevski, qui rappellent fortement l’âge des Pélasges tel que le conçoit Klages. Le héros du Songe d’un homme ridicule, transporté dans le monde d’avant le péché originel, découvre des hommes vivant dans une osmose parfaite avec tous les êtres. Le soir, ceux-ci composent des chants qui « rendent gloire à la nature, à la terre et aux forêts », chantant l’amour qu’ils éprouvent les uns pour les autres. Certaines de ces chansons sont « incompréhensibles pour le héros » ; il écrit comprendre leurs paroles sans jamais avoir pu se « pénétrer vraiment de toute leur signification ». Elles lui paraissent « inaccessibles à la raison », mais, ajoute-t-il, « mon cœur s’en pénétrait inconsciemment, et de plus en plus fort ». Dans cet état « adamique », les hommes disposent d’un « savoir parfait », bien différent de la science moderne : un savoir « plus profond et plus haut que celui de notre science ». Vivant dans une osmose avec les éléments, ils n’éprouvent aucune aspiration à connaître la vie, car leur existence est déjà « plénitude ». À l’inverse de la science moderne, qui « cherche à saisir la vie par la raison pour apprendre à vivre aux autres », ces hommes, « même sans la science […], savaient comment ils devaient vivre ».
Mais à cette pureté irénique succède la chute : apparaissent alors le mensonge, la concupiscence, la jalousie, les premiers crimes, la promulgation de la honte comme vertu, la perte du lien avec la nature, le goût pour la souffrance, et, simultanément, la naissance de la science. « La connaissance, pensent alors les hommes, est supérieure au sentiment, la conscience de la vie — supérieure à la vie. La science nous donnera la sagesse, la sagesse nous révélera les lois, et la connaissance des lois du bonheur est supérieure au bonheur. » Face à cette suprématie de la raison se dresse cependant la suprématie du cœur — ou, pour le dire en termes klagésiens, face à la suprématie du Geist se dresse celle de l’âme — que décide d’adopter le héros qui a entrevu la possibilité de l’Éden : « “La conscience de la vie est supérieure à la vie, la connaissance des lois du bonheur — supérieure au bonheur”, voilà ce qu’il faut combattre ! Et je combattrai. »
Ainsi, bien que la critique du christianisme soit sans doute l’une des plus radicales que nous ayons eu l’occasion d’étudier, certains aspects de son idéal — la primauté de la vie, la critique de la raison abstraite, l’opposition à la domination — ne sont pas entièrement incompatibles avec certaines intuitions de penseurs chrétiens. Cela permet notamment de comprendre l’admiration que Gustave Thibon éprouva pour l’œuvre de Klages et nous rappelle également que Klages a été fortement influencé par les romantiques allemands, qui, pour leur grande majorité, étaient chrétiens.
Propos recueillis par Christopher Gérard, décembre XXV.
Écrit par Archaïon dans Figures | Lien permanent | Tags : nouvelle librairie, philosophie |
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13 janvier 2026
Entretien sur La Source pérenne I

En 25 ans, en un quart de siècle, votre dernier ouvrage, avec ses trois éditions successives, est bel et bien inscrit dans la durée. Doit-on attribuer cette résilience à la mission que s’était assignée jadis un jeune philologue classique qui refusait que sa discipline reste confinée aux musées, à une vulgate ad usum Delphini ou subisse les moqueries des utilitaristes claironnant que l’étude des langues anciennes « est une perte de temps » ? Quid de l’enseignement des humanités gréco-latines aujourd’hui, véhicules théoriques, avec d’autres, de la transmission des sources (pérennes) ? Leur défense n’est-elle pas un combat parallèle tout aussi essentiel que l’évocation littéraire et poétique des traditions vernaculaires partout en Europe ?
En effet, lors de mes études, j’ai perçu une double menace sur les langues anciennes : celle de leur disparition annoncée au nom de fariboles à prétentions égalitaristes (« privilège bourgeois », donc à supprimer d’office au lieu de le proposer à tous) ; celle de leur muséification qui pouvait aboutir à la neutralisation de notre héritage plurimillénaire par le biais d’une forme de relativisme, illustrée par la déclaration d’un celtisant qui, affolé par la puissance des mythes qu’il étudiait, m’affirma piteusement : « J’aurais tout aussi bien pu dédier ma vie à l’étude de l’Islam ».
Si l’on réfléchit bien, tout a été dit par les Anciens : Thucydide et Marc Aurèle, Tacite et Cicéron, tant d’autres, ont donné de l’expérience humaine un tableau exhaustif. La force d’un Platon ou d’un Sénèque pulvérise d’emblée les discours convenus, les propagandes les plus insidieuses, que les études gréco-latines, qui forment à la connaissance approfondie de la rhétorique, permettent de décoder, ou, pour parler post-moderne, de « déconstruire ». Défendre cet accès direct à l’héritage, cette formation de l’esprit dès le plus jeune âge relève du combat culturel au sens le plus noble du terme. Pas de plus puissant vaccin contre le virus de l’idéologie, quelle qu’elle soit. Pas de meilleure potion contre les ravages de l’amnésie collective. L’effondrement de la lecture, les mutations à marche forcée de l’enseignement vers un nivellement toujours plus intégriste, le triomphe de l’image (authentique ou non) et des écrans (avec la chute dramatique de la capacité de concentration) constituent de fameux défis pour les tenants d’une culture traditionnelle. Mais, pour paraphraser certain poète provençal, le désespoir en métapolitique est une sottise absolue, tant les cerveaux, notamment européens, possèdent une capacité d’adaptation, une créativité qui nous étonneront.

Quel est l’impact d’une œuvre comme celle de Walter Otto, que vous avez souvent cité mais qui reste trop peu connu, à mon sens, quand on aborde les thématiques de la « source pérenne » ?
En effet, vous avez raison, W.F. Otto est, comme Friedrich Georg Jünger, trop méconnu dans le domaine francophone, faute de traductions. Ce n’est pas à vous que je dois faire remarquer la paresse du monde éditorial francophone par rapport à l’intense activité des Italiens ou des Anglo-Saxons. C’est grâce à Marcel Detienne, anthropologue et historien des religions d’origine belge, que j’ai découvert Otto à l’âge de dix-neuf ans, en première candi ! Il s’agissait de sa magistrale préface à la traduction française de Les Dieux de la Grèce, chez Payot, où Detienne soulignait que ce professeur de grec, muté en 1934 à l’université de Königsberg par le nouveau pouvoir, professait « sa foi en Zeus l’Olympien ». L’apport d’Otto, outre une désespérante connaissance des sources dans la plus pure tradition de la Quellenforschung , est sa volonté, étayée avec rigueur, de comprendre le monde ancien avec les yeux d’un Grec. D’où ses portraits saisissants d’Apollon ou d’Hermès. Le même Otto avait aussi étudié le conflit entre monde antique et chrétienté, et l’obstacle épistémologique que constitue l’habitus judéo-chrétien, qui empêche de « voir » ces dieux grecs. Mon travail de dilettante s’inscrit dans cette prestigieuse lignée.

Votre démarche est-elle forcément plus héraclitéenne que parménidienne voire socratique ?
Je suis plus sensible à Héraclite qu’à Parménide, qui me reste encore hermétique. Je n’abandonne pas la partie ; j’attends la retraite pour retravailler tout ce pan de la pensée grecque. Le polémos héraclitéen, sa vision cosmique d’un univers éternel obéissant à des cycles cadencés est d’une totale poésie, et relève de l’inspiration pure, quasi divine. Socrate, lui, reste le père de la maïeutique et le maître de l’ironie, découvertes extraordinaires de la pensée européenne. Sans Socrate, nous ne serions pas aussi libres que nous ne le sommes (potentiellement). Et sans les Grecs, nous n’existerions pas. Imagine-t-on l’Europe, ne fût-ce que sans le théâtre, la tragédie et la comédie ? Socrate nous exhorte à la recherche de la vérité par-delà les faux-semblants ; il nous pousse à vouloir nous perfectionner sans cesse - le propre d’un maître.
Le récit de sa mort volontaire par Platon est saisissant ; il a marqué en profondeur tous les Bons Européens depuis vingt-cinq siècles. Avec Antigone, avec Ulysse et Hector, Socrate demeure l’une des figures les plus lumineuses de notre tradition.

Qu’en est-il de la tradition platonicienne. Peut-on oser vous placer dans les habits d’un nouveau Pléthon ?
Que serait l’Europe sans les grands mythes platoniciens, comme le mythe de la caverne, que le philosophe Jean-François Mattéi a étudié de manière magistrale ? Et la théorie de la connaissance, l’image de la montée du char ailé ? Le détachement des réalités sensibles pour découvrir le Monde des Idées ? Que dire de l’influence dans toute l’Europe d’un livre comme Le Banquet ? Et des visions cosmiques du Timée, qui inspirèrent sa théorie des atomes à Heisenberg ? Certes, Nietzsche s’oppose à Platon, de manière frontale… mais le défi n’est-il pas de penser Platon et Nietzsche de concert ?
Si je puis me permettre un conseil de lecture platonicienne, outre les textes du philosophe lui-même, il y a l’excellent roman du Roumain Vintila Horia, La Septième Lettre.

Lors de mes études à l’ULB, j’ai découvert chez un grand libraire de Bruxelles que vous avez aussi connu, Alain Ferraton, la biographie monumentale du philosophe byzantin Georges Gémiste Pléthon par François Masai, Pléthon et le platonisme de Mistra (Belles Lettres, 1956), dont la lecture me transporta. L’auteur était un dominicain défroqué qui avait enseigné dans mon université et dirigé un département à la Bibliothèque royale. Il avait côtoyé de grands savants belges qui avaient chacun étudié l’ancien paganisme : Joseph Bidez, le biographe et l’éditeur de l’empereur Julien ; Franz Cumont, le spécialiste du culte de Mithra ; le byzantinologue Henri Grégoire… La Belgique de la première moitié du XXème siècle a été un carrefour des recherches sur le paganisme, par exemple à l’Université de Liège pour ce qui du courant pythagoricien. Toute une génération libérée des carcans catholiques a pu s’épanouir et creuser un sillon très profond dans une zone sensible du savoir.
Plusieurs de mes professeurs avaient bien connu Masai ; l’homme détonnait par son immense érudition et aussi, comme plusieurs anciens ecclésiastiques qui avaient quitté les ordres, par son platonisme clairement paganisant - qui heurtait ces positivistes pur sucre (dont je ne fus jamais).
Vous comprenez donc que, dans mon premier roman, Le Songe d’Empédocle, j’ai tenu à célébrer Pléthon et ses disciples, réunis dans la société secrète qu’il avait créée pour défendre l’hellénisme menacé par les Ottomans, La Phratrie des Hellènes. Un chercheur français, Claude Bourrinet, qui a écrit sur Jünger et Stendhal (ce qui est bon signe), vient de livrer une étude sur Pléthon, Zoroastre et Sparte, à laquelle je renvoie.
http://euro-synergies.hautetfort.com/archive/2025/04/29/p...
Rappelez-nous les raisons de votre engouement pour la figure d’Empédocle ?
Empédocle d’Agrigente, penseur à la vie mystérieuse, devin errant, a exercé sur la pensée européenne une influence énorme, notamment par sa théorie des Quatre Eléments. Nietzsche disait de lui qu’il était « la figure la plus bariolée de la philosophie ancienne » et qu’il définissait comme « l’homme agonal ». Le Zarathoustra de Nietzsche doit beaucoup à cette figure fascinante qu’il décrit comme « le philosophe tragique par excellence », dont il loue « le pessimisme actif et non quiétiste ». Empédocle a aussi influencé Platon, Aristote, Lucrèce et Plotin, avant de laisser une empreinte sur l’hermétisme arabe et persan. Enfin, Hölderlin et Schopenhauer, Freud et Bachelard ont cheminé à ses côtés. Empédocle préférait créer des énigmes que dicter des solutions ; il a été mal compris pendant des siècles, déformé même, et ce au nom du principe du tiers exclu, qui exige qu’un philosophe ne peut en aucun cas se doubler d’un mystique. Or, chez Empédocle mythe et raison s’harmonisent dans une quête tant intérieure qu’extérieure. Mieux : un courant empédocléen se mêle au pythagorisme pour survivre bien plus tard que prévu dans le soufisme et chez nos alchimistes. Vous voyez qu’il s’agit d’une de ces figures souterraines de la culture européenne, dans l’ombre mais essentielle.

Votre position de philologue classique, qui parle de plein droit du paganisme grec, vous immunise contre tout un kitsch pseudo-païen, de la Wicca américaine aux druidismes de pacotille. Quel message adressez-vous à ceux qui risquent de tomber dans ce piège ?
Si je n’ai guère d’intérêt pour la Wicca, qui se développe surtout en terre anglo-saxonne et protestante, où la tradition du carnaval est moins enracinée que chez nous, catholiques (je parle en païen post-catholique ; je serais né protestant ou orthodoxe, mon discours varierait sans doute), le druidisme, lui, mérite plus d’attention car il a beaucoup évolué depuis trente ans. De loin, je suis l’un ou l’autre nouveau druide et je dois avouer que cela se décante et que leur travail me semble sérieux. Il y a bien sûr dans nombre de groupes un kitsch wiccan ou néo-celtique, avec tatouages et tutti quanti, qui m’horrifie à cause de leur mauvais goût, et de leur confusionnisme qui n’évite pas les génuflexions « correctes ».
Le message ? Retour aux textes, lecture rigoureuse, rejet de toute dérive mercantile, de tout délire confusionniste.

Aujourd’hui, en ce jour de mai 2025, quelles pistes explorez-vous ou quelles pistes suggérez-vous d’emprunter à vos lecteurs ?
Une piste me vient à l’esprit, à développer dans le cadre d’un monde multipolaire : le filon taoïste, en pleine renaissance dans la Chine contemporaine, future puissance hégémonique. Un mode de pensée païen, polythéiste et non dualiste, me paraît une façon de nouer un dialogue avec les taoïstes et aussi les confucéens, dont nous avons beaucoup à apprendre en termes de longue mémoire. Idem avec les Indiens et les Japonais, chez qui le fait de ne pas se présenter comme chrétien ou « occidental » (donc « supérieur ») facilite le dialogue. Il y a là un capital de sympathie, une possibilité d’entrer dans d’autres logiques qui me paraissent importantes dans le cadre d’une stratégie globale.
Christopher Gérard
Ixelles, Calendes de juin MMXXV.
Propos recueillis par R. Steuckers
Commandez directement chez l'éditeur, qui travaille de manière artisanale (et en toute liberté) :
https://nouvelle-librairie.com/boutique/editions-la-nouvelle-librairie/la-source-perenne-un-parcours-paien/
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08 juillet 2025
Les Nobles Voyageurs

Un journal de lectures, l’hommage d’un écrivain à cent vingt-deux confrères d’hier et d’aujourd’hui.
Des voix singulières, qui ont en commun un même amour du Vrai, du Juste et du Beau.
Dans une lettre naguère adressée à l’un de ses proches, le jeune Dominique de Roux exposait son idéal : « reformer et réformer l’ordre des nobles voyageurs ». Telle est la posture spirituelle et artistique illustrée dans ce livre.
Les Nobles Voyageurs ?
Les écrivains initiés, les porteurs de lumière, que sais-je encore ? Peut-être les Cavaliers seuls. Esthètes, ils ont en commun l’amour du vrai et du beau ; réfractaires, ils font preuve d’indocilité. Esprits tragiques, ils partent sans illusions à la chasse au bonheur.
J’aime les cœurs rebelles, que je ne confonds pas avec les marginaux, si souvent récupérés et métamorphosés en notaires de la parole.
J’ai en horreur les bavards et les cacographes, le charlatanisme et le jargon – particulièrement celui des « sciences » humaines, qui pollue tant de livres contemporains et les fait vieillir à toute allure.
Comme nous l’enseignent Horace et Plutarque, le poète a pour mission de rayonner, d’ennoblir l’homme en lui révélant le sens de la cohérence et de la mesure. C’est en cela que l’écriture relève à mes yeux de la fonction sacerdotale : elle a pour rôle de créer de la beauté et d’initier à l’excellence.
456 pages, 24.5€
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"Une indépendance dans le jugement fondée sur l'incomparable union de la pensée et de la poésie qu'a réalisée la culture gréco-latine et ouverte sur la transcendance (...). Christopher Gérard cible l'inconscient collectif moderne".
Jacques Franck, La Libre Belgique.
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"Paraissent ces jours-ci deux livres qui se font face comme William Wilson et son double chez Edgar Poe : Les nobles voyageurs de Christopher Gérard & Le dictionnaire amoureux des écrivains contemporains de Frédéric Beigbeder. Ecrits par deux esthètes à qui "on ne la fait pas", ces deux ouvrages permettent de confronter, loin de tout académisme, deux pratiques de la littérature telle qu'elle se fait (ce qui est d'autant plus piquant qu'ils écrivent parfois au sujet des mêmes auteurs). D'un côté, - j'ai nommé Christopher Gérard -, on trouve le culte du style, de la liberté et du panache, de l'autre, - j'ai nommé Frédéric Beigbeder -, une défense des livres à la mode, qu'on peut résumer par un mot d'ordre : la transgression socialement acceptable. Je l'écris d'autant plus aisément que je figure dans les deux livres (cocorico) : dans le premier, comme écrivain ; dans le second, comme éditeur. Des deux livres, le plus libre, le plus "dégagé", pour parler comme Rimbaud, est à mon estime celui de Christopher Gérard. Il défend une idée du goût. Il écrit non pour son temps, il prend appui sur celui qui vient. "
Stéphane Barsacq, FB le 2 décembre XXIII
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"Christopher Gérard est un homme de goût. Ce dandy païen ne se contente pas de l’élégance de ses célèbres costumes trois-pièces sur mesure et consacre une certaine idée de la littérature dans ses textes. Il vient de publier aux éditions de la Nouvelle Librairie un recueil de notes de lecture Les Nobles Voyageurs, au programme, éloge du style, de la liberté et de la littérature européenne."
Anthony Marinier, pour la revue Eléments
https://www.revue-elements.com/explorer-les-cimes-de-la-litterature-avec-christopher-gerard/
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"Christopher Gérard ne se contente pas de maintenir les armes de Bruxelles dans une ville-monde de plus en plus exotique, il « maintient », ni plus ni moins que Guillaume d’Orange en sa devise, qui n’est guère plus à l’ordre du jour. À l’instar de François Villon, il pourrait dire : « En mon pays suis en terre lointaine. » En mon pays, en mon époque, parmi mes si peu contemporains… "
François Bousquet, Eléments
https://www.revue-elements.com/leurope-secrete-de-christopher-gerard-dans-les-pas-des-ecrivains/
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"Christopher Gérard écrit comme les officiers britanniques chassent à courre, avec une précision dans l’attaque, une attention de l’expression juste, un souci d’équilibre dans l’éloge comme dans l’éraflure, il réussit à garder ses nerfs et sa veste de tweed parfaitement droite, à ne pas s’enflammer sur un auteur pourtant inconstant, son sang-froid est le signe d’une belle érudition et d’un véritable sens du partage."
Thomas Morales, Causeur.fr
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"Vous aimerez vous aventurer dans la forêt dressée par Christopher Gérard, car ses halliers recèlent des merveilles."
Richard de Sèze, Politique magazine

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"Un grand bravo pour ce livre, dans la lignée du cher Pol Vandromme, qui fera date."
Christian Dedet, Service littéraire

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"Christopher Gérard vit par et pour la littérature".
Stéphane Blanchonnet, Le Bien commun

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"Que des hommes remarquables, tous membres d'une Europe secrète et partisans d'une littérature engagée et en exil."
Gilles Brochard, Ecoréseau

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"Un vaste et élégant salon peuplé de silhouettes familières et baroques où règne un ton de conversation supérieure."
Romaric Sangars, L'Incorrect

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"Lire c’est réagir : voilà qu’elle pourrait être la maxime présidant au recueil d’articles de l’un des rares écrivains incorrect de notre temps. Qu’il soit remercié des bon moments passés en compulsant sa galerie de portraits anciens et de croquis contemporains."
Jérôme Besnard, Omerta.
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"Votre livre est celui du non-conformisme en littérature, dans une période conventionnelle et uniforme."
Marc Alpozzo, Ouvroir de réflexions potentielles
http://marcalpozzo.blogspirit.com/archive/2024/02/20/entretien-avec-christopher-gerard-des-voix-singulieres-a-reb-3352333.html

Prière de commander directement chez l'éditeur, qui prend un risque certain en publiant ce genre de livre inactuel :
https://nouvelle-librairie.com/boutique/litterature/les-nobles-voyageurs/
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14 janvier 2025
Avec Rémi Soulié

Écrivain d’origine provençale, philosophe, Rémi Soulié est l’auteur d’une dizaine de livres, dont un Nietzsche (Point-Seuil), Les Métamorphoses d’Hermès, figure qui traverse notre inconscient depuis l’Égypte jusqu’à la France du Grand Siècle, et jusqu’aux poètes romantiques, de Blake à Nerval. Dans Les Âges d’Orphée, il se penchait sur la figure d’Orphée, fils d’un roi thrace et de la muse Calliope, époux malheureux d’Eurydice, qu’il va rechercher - et perdre à nouveau - jusque dans les Enfers. Son dernier-né, L’Enthousiasme, étudie le rôle de la poésie comme musique de l’âme. Conviant Platon, Virgile, Hölderlin, Pessoa, cet érudit chante l’éternel retour et les voies de l’éveil.
Densité maximale !
Christopher Gérard
Rémi Soulié, L’Enthousiasme, Nouvelle Librairie, 160 pages, 21€
Entretien avec Rémi Soulié
Pouvez-vous retracer les grandes étapes de votre parcours philosophique et littéraire ?
Les deux domaines ont en effet toujours été inséparables et, parfois, difficilement distinguables. Ma première grande « révélation » littéraire, vers l’âge de onze ans – après la lecture passionnée de Pagnol et de Giono notamment, durant mon enfance – a été Louis Aragon, poète que je n’ai d’ailleurs jamais cessé d’admirer et qui m’a toujours accompagné (ma thèse de doctorat portait sur la lecture aragonienne de Barrès). Aragon m’a conduit à Marx, de l’adolescence à l’âge de vingt ans environ : poésie-philosophie, le duo fondateur s’est formé très tôt. Lecteur compulsif, j’ai également commencé à rédiger un « Journal » en cours préparatoire ; il était écrit à l’encre rouge (sans rapport aucun, donc, avec la considération précédente) et je l’avais rangé dans un tiroir, sous mon lit ! Lecture-écriture : tel est le second duo, tout aussi fondateur. Il ne me restait plus qu’à décliner ou exécuter ces pas de deux et ces pas de quatre, ce à quoi je m’applique toujours.
Très schématiquement, après le duo Aragon-Marx, il y en eut d’autres, chacun étant intégratif, aucun n’impliquant reniement ou ressentiment. Bernanos-Pascal, de vingt à quarante ans, me ramenèrent au catholicisme de l’enfance : le matérialisme dit scientifique ne répondait pas – ou d’une manière insatisfaisante – à ce que j’appellerais mon « désir métaphysique », lui-même apparu très tôt. Je ne peux pas considérer la mort humaine (et inhumaine) comme la « cruelle revanche de l’espèce sur l’individu » (Marx), dans une perspective naturaliste et biologisante. Le scientisme rate l’âme. Le catholicisme retrouvé m’amena à Maurras-Boutang. Poursuivant ma quête du Graal – car c’est bien de cela qu’il s’agit – l’orthodoxie dogmatique romaine me sembla « pécher », si j’ose dire, par son étroitesse et ses limitations. Nietzsche-Heidegger m’ouvrirent l’Olympe, la pensée méditante de la Grèce, sur ses versants tragiques et lumineux. Désormais, je ne vois plus aucune contradiction entre l’un et le multiple, pour reprendre les termes d’une dialectique grecque qu’il convient de dépasser ou de « transcender », comme le fit Platon. La plus haute conciliation-intégration viendra de la « perspective métaphysique » (Georges Vallin) telle que René Guénon l’a très rigoureusement décrite.
L’art poétique reflète la beauté du monde et de l’Être, la politique suppose un enracinement fini dans une terre et un peuple – fussent-ils ceux d’un grand espace civilisationnel –, la métaphysique, une ouverture intrinsèque et innée sur l’infini. La poésie m’est vitale depuis la fin de l’enfance ; j’ai toujours nourri le plus profond mépris pour la démocratie bourgeoise (je suis beaucoup « trop peuple » pour être démocrate, comme disait le cher et grand Péguy, comme le diront après lui Henri Pourrat ou Gustave Thibon, ces paysans occitans de ma race) et je sais qu’ « il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel que n’en rêve [notre] philosophie » (Shakespeare).
Les grandes lectures : Homère ? Mistral ?
Les noms que je viens de citer sont à mes yeux décisifs, bien sûr. Un catalogue n’aurait pas grand sens mais, parmi les auteurs qui m’ont profondément marqué et dont je me « nourris » toujours figurent Céline, Jünger, Bloy, Evola, Dominique de Roux, René Guy Cadou, Nerval, Bosco, Segalen, l’Occitan Joan Bodon, Saint-Pol-Roux, Patrice de la Tour du Pin, Pessoa, Vincenot, Pound, Chesterton, Simone Weil, Sollers, Montherlant, Dante, Gustave Roud, Yves Bonnefoy et, assurément, Homère et Mistral, mais la « liste » pourrait se poursuivre longtemps et donner une idée de…l’infini précédemment évoqué !
Les grandes rencontres ?
Elles ont été et demeurent aussi décisives que les lectures. J’habitais encore en Rouergue lorsque j’ai rencontré Christian Combaz après avoir lu son Éloge de l’âge. Je devais avoir une vingtaine d’années ; lui aussi vivait en Rouergue, mais dans le sud de la province. Il m’a reçu dans son beau presbytère, où je me suis ensuite rendu bien souvent. Notre vieille amitié est intacte, évidemment.
Un peu plus tard, j’ai rencontré Denis Tillinac, avec lequel j’ai également été très lié jusqu’à sa mort. Nous nous retrouvions à Paris, au siège des Éditions de la Table ronde, ou chez lui, en Corrèze, dans sa maison de campagne d’Auriac ou dans son appartement de Tulle. Je l’ai vu pour la dernière fois quelques semaines avant sa mort, au Dîner de Paris, dont le moutardier est mon ami Jean-Paul Desprat. Nous avons été ensuite boire un verre, avec son épouse, du côté de la rue du Bac. Sa disparition prématurée m’a beaucoup affecté.
Et puis, bien sûr, il y a Renaud Camus, Pierre Boutang, Alain de Benoist et Richard Millet. Un livre ne serait pas de trop pour dire ce que je leur dois et leur exprimer admiration et gratitude. La rencontre avec le regretté Pierre-Guillaume de Roux, sur un plan plus « éditorial », a également été très importante. Enfin, je ne peux pas citer tous les « confrères », comme vous diriez – et dont vous êtes – qui sont devenus des amis et dont l’œuvre patiente et fidèle m’est fraternelle.
Racination, l'un de vos essais, à mon sens fondamental, était dédié à la figure du sanglier. Pourquoi ce choix ? Vous y exaltez « l’amitié originelle et émerveillée avec le monde, le dévoilement de l’universelle sympathie analogique ». N'est-ce pas là le fondement de toute votre démarche ?
Je vous remercie de cette généreuse appréciation.
Outre que le sanglier est l’animal emblématique de la forêt gauloise, qui est à mes yeux un sanctuaire, il symbolise du point de vue traditionnel l’autorité spirituelle (le druide), comme l’ours le pouvoir temporel (le chevalier), ce qui témoigne du rattachement hyperboréen de la tradition celtique à la Tradition primordiale, comme l’écrit Guénon.
Plus trivialement, mais en apparence seulement, j’aime beaucoup le singularis porcus (le porc solitaire, le sanglier, donc) mais aussi le porcus tout court, le cochon. Mon enfance rouergate n’était plus paysanne, d’un point de vue sociologique, mais elle n’était pas non plus très éloignée, sur un plan générationnel, de ce milieu. Mon père n’était pas « saigneur » mais il a été « tuer le cochon », dont ma mère et ma grand-mère assuraient la conservation (salaison, etc.). Je suis très attaché à ce socle charcutier ! L’une des anagrammes de « tripes » est « esprit ». La langue des oiseaux, autres animaux, parle d’or. Il n’y a pas plus de raison d’opposer l’un au multiple que les tripes à l’esprit (hors la raison elle-même, mais dans sa seule acception calculante). Cernunnos est beaucoup plus raisonnable que les Lumières.
La phrase que vous citez, qui a l’inappréciable vertu d’être synthétique, correspond en effet très exactement à ce que je pense et vis. J’ai une conscience aiguë du tragique de l’existence – trop aiguë, d’ailleurs, et trop souvent, ce qui ne va pas sans douleur – mais la puissance de l’Être m’apparaît foncièrement comme « souverain Bien ». Là-dessus, je ne transige pas, sauf hélas avec moi-même, lorsqu’il m’arrive de l’oublier quand des conflits intérieurs ou extérieurs trop tempétueux surviennent. Je ne suis pas établi dans la sagesse, c’est le moins que je puisse dire. La place que nous occupons dans les degrés de l’être, en dessous de l’ange et au-dessus de la bête, n’est pas toujours très confortable mais elle est notre lot, notre partage, qui comme tel est excellent. Lorsque l’on s’ajuste à ce que Jean-François Mattéi appelait l’ « ordre du monde », les merveilles surgissent ; lorsque l’on s’en éloigne et que l’on se décentre, elles refluent ou, plus exactement, elles demeurent mais nous ne les percevons plus. L’enfer est d’abord l’enfermement, mais il reste saisonnier, comme dirait Rimbaud.
Cette amitié avec le monde n'est-elle pas aux antipodes de la posture des théoriciens de la déconstruction, qu'unit une forme de désamour du monde ?
Assurément. Pour eux, il n’y a d’ailleurs pas de « monde », de cosmos ; il n’y a que chaos, sans que perce jamais l’ « étoile dansante » de Nietzsche ; il n’y a pas non plus d’enracinement mais profusion de « rhizomes » horizontaux an-archiques et a-hiérarchiques. Ce sont des promoteurs du désastre, de la rupture avec l’astre, celle-là même que Pascal et Nietzsche avaient diagnostiquée mais dont ils ont tiré des conclusions bien différentes. La destruction de la métaphysique à laquelle ils ont procédé, qui n’a rien à faire avec le projet heideggérien – non plus d’ailleurs qu’avec le projet nietzschéen, même s’ils se réclament de l’un et de l’autre – contribue à expliquer le nihilisme contemporain. De ce point de vue, comme de bien d’autres, j’appartiens à un « ancien régime » de l’esprit mais qui n’est tel que pour ceux qui n’ont aucune conscience ni connaissance de l’éternel, de l’immuable, de ce qui ne passe pas. Héraclite (le mouvement) + Parménide (l’immobilité) = Platon. Voilà une formule occidentale possible de ce qui est, du réel intégral.
Amitié, amour, sympathie rassemblent Empédocle et Dante (dont les cosmologies sont à la fois même et autre). Rassembler, recueillir, en grec, est le propre du legein, du logos. Ceux qui s’acharnent à le « déconstruire » travaillent à la négation de ce que Platon appelait la « communauté » des hommes et des dieux. Lorsque ce « désœuvrement » littéral est achevé, il ne reste plus que des particules élémentaires plus ou moins agrégées à des communautés artificielles, aléatoires, qui sont autant de fers de lance du marché mondial. L’alliance du gauchisme et du capitalisme est un fait destructeur.
Votre dernier essai, L'Enthousiasme, n'illustre-t-il pas une vision platonicienne du monde, où poésie et ontologie coïncident ?
En effet, et à rebours des lectures rapides de Platon qui se bornent à rabâcher quelques lignes sur les poètes-chassés-de-la-République, sans avoir lu le Ion, le Phèdre ou le Banquet, selon lesquels le poète est inspiré par la divine folie – c’est le sens de l’ « enthousiasme », la possession par le dieu – et sans voir à quel point Platon est lui-même un grand poète. Il l’est d’ailleurs doublement : à travers les « mythes vraisemblables » nécessaires pour décrire ce qui excède la dialectique discursive de la raison ; à travers la reconnaissance de l’intuition intellective et de la réminiscence, qui ne sont rien d’autre que la présence immanente du divin en nous. En termes pascaliens, donc chrétiens : « L’homme passe infiniment l’homme ». Je disais que l’enfer, c’est d’abord l’enfermement. Eh bien, le poème, c’est d’abord l’ouverture, ce que Rilke et Heidegger, même s’ils n’en ont pas la même entente, ont appelé l’Ouvert. Dans la langue des oiseaux, que je ne me lasse jamais de parler, l’ouvert est aussi l’envers du verrou. Voilà un exemple de la belle musique du monde interprétée par les Muses herméneutes ! C’est un jeu, certes, mais on ne peut plus sérieux, comme l’est le jeu d’un interprète ou le jeu héraclitéen et nietzschéen de l’enfant. Le drame, c’est que nous sommes trop souvent aveugles et sourds, en particulier lorsque nous pensons être devenus des « adultes » ou, dirait Bernanos, des « grandes personnes ». Ce n’est pas un hasard si Rimbaud désigne le poète comme un voyant – et le voyant est toujours peu ou prou visionnaire. Le barde, le file, l’aède, le scalde, le vate sont les dépositaires du savoir, de la connaissance, de la gnose, comme l’ont su toutes les cultures traditionnelles. Pour eux, le temps est illusoire ; il se situe sur le « point » cher à André Breton où les contradictions et les dualités s’abolissent, y compris celle du passé et de l’avenir. Le poète se souvient de l’avenir, disait ainsi fort justement Cocteau.
L'auteur d'un essai sur Nietzsche que vous êtes ne tente-t-il pas, de façon paradoxale, de réconcilier ainsi Nietzsche et Platon ?
Le paradoxe me paraît être la forme la plus haute de la pensée, en ce qu’elle est la plus adéquate au réel, adequatio que rate la définition scolastique de la vérité (adequatio rei et intellectus, l’adéquation de la chose à l’esprit), laquelle autorise la seule emprise sur la nature.
J’aime beaucoup les affirmations tranchantes et parfois péremptoires de Nietzsche : Homère contre Platon ; le Satyricon contre l’Évangile ! Je les trouve jubilatoires, je n’en suis jamais rassasié. Je comprends parfaitement ce qu’il entend de la sorte, comme j’entends parfaitement son « Dionysos ou le Crucifié ». Toutefois, sur le plan métaphysique, la conjonction copulative (« et ») se situe sur un plan supérieur à la conjonction disjonctive (« ou »), comme la non-dualité par rapport à la dualité. Par exemple, il n’y a aucune difficulté à associer Osiris, Dionysos et le Christ d’un point de vue imaginal et théologique, dès lors qu’ils ont été tous les trois dilacérés (c’est d’ailleurs ce que fait Hölderlin, que Nietzsche admirait) ; Platon, après Xénophane de Colophon, critique certes Homère mais il n’en voit pas moins en lui l’éducateur de la Grèce et les dieux d’Homère sont partout présents dans les Dialogues. Nous pourrions ainsi continuer longtemps.
Alors, Nietzsche et/ou avec Platon, copule et disjonction oui, par le jeu des analogies, par-delà les oppositions bien connues, souvent trop scolairement formulées. Tous les deux voient poindre le « dernier homme » démocrate et progressiste (si anachroniques soient ces termes, pour une part, en ce qui concerne Platon) ; l’étoile pythagoricienne de Nietzsche est un répons au soleil platonicien de la République et au pythagorisme du Timée ; une même visée de l’éternité ; un même sens cosmique du divin ; une même dénonciation des sophistes (que Nietzsche ne fait semblant d’approuver que dans sa polémique anti socratique et parce que Calliclès est un nietzschéen avant l’heure) ; un même refus de la clôture systématique ; un même aristocratisme ; un style qui récuse l’abstraction conceptuelle au bénéfice du dialogue théâtral et de l’inventivité dramatique, etc.
Si le monde moderne, comme l’assure Gómez Dávila, est bien un immense soulèvement contre Platon, ceux qui s’en félicitent ont bien tort de considérer Nietzsche comme un allié substantiel. Les promoteurs de l’ « open society » à la Soros et les pourfendeurs de ses « ennemis » platoniciens (Karl Popper, La Société ouverte et ses ennemis) ignorent à la fois la nature métaphysique de l’Ouvert et à quel point, pour Nietzsche, une idée moderne est une idée fausse. Lorsque la langue et la pensée sont corrompues à ce point, sur un mode orwellien, il est urgent de les replonger dans la fontaine de Jouvence et/ou les eaux baptismales de la poésie et de la métaphysique !
Propos recueillis par Christopher Gérard, décembre 2024.
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A la fin du XIXème siècle, le jeune Maurice Barrès proclame dans La Terre et les Morts que « la terre nous donne une discipline, et (que) nous sommes le prolongement des ancêtres. » Son confrère Paul Léautaud rétorque : « Philosophie d’esclave ! L’enseignement des morts ! N’est-ce pas assez de les subir en soi forcément, sans encore se plier volontairement à eux ? »
Essentiel débat que reprend Rémi Soulié, Cathare de Toulouse, disciple du philosophe Pierre Boutang, spécialiste de Nietzsche et de Péguy. Depuis une vingtaine d’années, Rémi Soulié a publié des livres rares et recherchés où il dévoile par étapes aux happy few un paysage mental des plus singuliers. Justement son dernier essai d’inspiration barrésienne, Racination, est dédié au sanglier – porcus singularis. A rebours du siècle et de sa doxa infectée de néant et de confusion, l’Occitan Soulié part sur les traces de ses aïeux, paysans du Rouergue qui n’apprirent le français qu’au début du siècle vingtième.
Convoquant Homère et Hölderlin, Heidegger et Mistral, tant d’autres poètes et voyants, tous singuliers au suprême, Soulié remonte gaillardement le torrent et fait retour à la racine pour conjurer le grand naufrage moderne, exaltant « l’amitié originelle et émerveillée avec le monde, le dévoilement de l’universelle sympathie analogique ».
Au fil des pages de Racination, essai d’une densité souvent vertigineuse (par la hauteur de la pensée, mais aussi, à certaines pages, par un déluge d’allusions et de références), le cher Soulié, dont le patronyme évoque le soleil du Rouergue (on songe à Soulès, le vrai nom d’Abellio), nous balade parmi les arbres, les fleurs et les pierres, parfois tombales – la terre et les morts, toujours. Ses leitmotive ? « L’émerveillement du naïf et du natif », l’exaltation du lieu comme des liens, la méfiance à l’égard de l’abstraction, qui détache sans pour autant résoudre l’énigme du monde, l’exil intérieur…
A l’identité, trop abstraite à ses yeux, l’indigène Soulié préfère la racination en tant que « conscience d’un héritage à faire fructifier », que « mémoire d’une dette à l’endroit de ceux qui nous ont précédés ». Bref, il se pose, non sans une altière humilité, en débiteur, « homme de devoirs avant d’être un sujet de droits ». Un livre intempestif, d’Athènes et du Grand Midi, où rôdent les figures de Dionysos et de Simone Weil.
Christopher Gérard
Rémi Soulié, Racination, La Nouvelle Librairie, 216 pages, 21€. L'essai avait paru en 2018 chez le regretté Pierre-Guillaume de Roux.
Il est question de Rémi Soulié dans Les Nobles Voyageurs

Écrit par Archaïon dans Mythes et Dieux | Lien permanent | Tags : littérature, philosophie, nouvelle librairie |
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05 septembre 2024
Les Nobles Voyageurs, vu par Michel Mourlet

Les Nobles Voyageurs,
vu par Michel Mourlet,
dans la vénérable Nouvelle Revue universelle.
"Ce pourrait être le Discours des Exilés de l'intérieur"

https://nouvelle-librairie.com/boutique/litterature/les-nobles-voyageurs/
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